Lettre de Démission d'une Ménagère

 

Il n’y a pas de " syndicat de ménagères.

Pourtant, nous sommes des travailleurs comme les autres.

Nous ne négocions pas de " convention collective ".

Nous n’avons aucune protection contre un employeur qui dépasse les bornes.

Notre temps supplémentaire n’est jamais payé.

Nous ne jouissons que d’une très relative sécurité d’emploi.

Aussi, dans les circonstances, moi, j’hésite pas à présenter ma démission….

 

Par Simone Tremblay

(collaboration spéciale)

 

 

On dit souvent en parlant de quelqu’un qui se marie, qu’il " se passe la corde au cou ". Pour ma part, j’ignorais l’expression lorsque j’ai " décidé " de me marier. J’étais consciente, alors que mon mari me passait l’anneau au doigt devant l’autel, que c’était " pour le meilleur ou pour le pire ". Je savais bien que le meilleur ne viendrait pas forcément tout de suite. Je ne m’attendais pas au pire. Au plus, demeurer dans une bonne moyenne, avec des hauts et des bas m’aurait satisfaite.

Cela fait cinq ans que ça dure : Cinq ans que je me répète que je dois être heureuse, parce que c’est ça, la vie de toutes les femmes. Cinq ans que je lave, que j’époussette, que j’essuie, que je prépare des repas différents, imaginatifs et gastronomiques parfois. Cinq ans que je reprise, lessive, couds, excite et console. Cette fois, j'ai décidé d'écrire la lettre suivante à mon employeur qui devrait être, par surcroît, mon "é gal "…

 

 

À Monsieur Tremblay;

Mon mari,

Il y a maintenant cinq ans et quelques jours que j’ai accepté cet " emploi " à temps complet d’épouse et de mère. Je ne suis pas malheureuse, mais sûrement surmenée et, pour tout vous dire, je crois qu’il est temps d’effectuer un changement dans mes " conditions de travail ".

Tout d’abord, il faut souligner le fait que, depuis cinq ans, je n’ai jamais eu de vacances. Tout travailleur a droit à (au moins) ses deux semaines de vacances par année. Or, non seulement je n’ai pas eu ces vacances, mais les deux semaines passées au camping chaque année ont représenté pour moi un surplus de travail.

Pendant que vous, mon patron, vous vous prélassiez sur les plages, ou étiez à la pêche, moi, je devais préparer le dîner, m’occuper des enfants qui s’étaient (classique!) écorchés les genoux dans le fond du lac ou sur quelque roche, je devais changer les couches et … disposer des " restes ". Lorsque arrivait la fin de ces " vacances ", j’étais heureuse de retrouver, croyez-moi, mon usine et l’électricité; la laveuse automatique, le poêle et le fourneau, le réfrigérateur. J’étais surtout heureuse de retrouver … mon matelas à ressorts!

Donc, c’est le premier point, mes vacances. A elles seules, elles peuvent causer une démission. J’entends donc, désormais, prendre MES deux semaines, chaque année. Deux semaines où je ne ferai, dorénavant, rien. Absolument rien.

D’autre part, il y a le problème des heures de travail. Vous, Monsieur Tremblay, lorsque vous avez fait vos huit heures, cela suffit. En ce qui me concerne, l’emploi de " reine du foyer ", c’est un " job " à temps plein : 24 heures par jour.

Le matin, la journée commence à six heures : le bébé pleure dans la chambre d’à côté, m’empêchant de dormir. Puis, toute la journée, après le " rush " du matin, ce sont les repas, les enfants à habiller, à faire manger et à dorloter. Quand enfin cinq heure arrive, il me faut penser à entreprendre ma " deuxième  journée "; celle qui ne se terminera qu’à minuit, quand ce n’est pas plus tard.

Monsieur mon patron,

Car le soir, vous entrez, monsieur mon patron. Il faut donc que je me fasse une beauté; dire qu’il y a des femmes qui prennent toute leur journée pour ça ! Je dois de plus préparer un véritable petit festin et vous recevoir comme si j’étais l’hôtesse d’un grand restaurant. Après le souper, vous vous installez dans le salon pour lire votre journal : après tout, il vous faut être au courant de tout ce qui se passe dans le vaste monde n’est-ce pas ? Je suis d’accord. Seulement moi, pendant que vous vous mettez au courant des mésaventures de la femme du premier ministre ou du tremblement de terre en Chine, je suis en train d’essuyer les casseroles et je me prépare à mettre les enfants au lit. Lorsque j’ai enfin fini, vous avez, combien de fois est-ce arrivé ?, faim un tantinet : je retourne donc, à peine sortie, dans la cuisine, vous préparer un petit lunch, manquant ainsi le début des téléromans. Puis, lorsque je trouve le temps de m’asseoir, c’est pour entendre le récit de votre journée de travail. Si d’aventure la tête me tombe et que mes yeux se ferment, vous m’accusez volontiers de ne pas m’intéresser à ce que vous dites, de ne penser qu’à mon petit univers…

Car vous ne croyez pas que je puisse être littéralement épuisée : une femme qui reste à la maison, selon la légende populaire, à tout le temps de faire ses " petites corvées ". Le reste du temps, elle essaie des recettes. Elle se cure les ongles (et les dents). Elle prend un bain dans des huiles inutiles. Elle regarde les " émissions féminines ". Elle va " flâner " dans les magasins. Or, Dieu m’en est témoin, depuis que je suis à votre emploi, jamais je n’ai trouvé le temps d’aller faire du lèche-vitrines !

Des journées de 24 heures

Je suis fatiguée. Je suis fatiguée de mes journées de 24 heures. Moi aussi, j’aimerais faire mon " chiffre " de huit heures et puis m’en aller tranquillement dans mon salon pendant que mon conjoint me mijote un bon repas, occupe les enfants et met de l’ordre dans la maison. Moi aussi, j’aimerais, chaque matin, partir et laisser sur la table mon assiette pleine d’œufs collés et de miettes de pain, ma tasse de café à demi-bue, à demi renversée, un restant de céréales dans le bol. Moi aussi, j’aimerais en me levant pouvoir oublier mes chaussettes de la veille sous le lit. J’aimerais ne pas avoir à me soucier d’envoyer mes vêtements chez le nettoyeur… J’aimerais retrouver, à mon retour, mes chemises lavées, javelisées et repassées, impeccables, au fond d’un tiroir. J’aimerais toujours trouver un réfrigérateur rempli, une cuisine où mijotent des odeurs appétissantes. J’aimerais retrouver des enfants propres, souriants et rassasiés le soir. J’aimerais m’extasier devant leur lourd sommeil en ne sachant pas ce qu’il a fallu d’efforts pour les contenir toute la journée. Moi aussi, j’aimerais avoir le temps de penser, de philosopher sur l’avenir d’un monde et de la démocratie. J’aimerais avoir le temps d’élaborer des projets pour le week-end. Hélas! Je suis trop occupée pour cela. Je dois sans cesse être là, en " stand-by " et accourir au moindre cri, au moindre commandement de mes maîtres !

Notre condamnation

Ma mère me dit que c’est là le lot des femmes. Que nous y sommes confinées (condamnées devrait-elle dire) à cause de cette chose " merveilleuse " qu’est la maternité. Pourtant, quand je l’observe, je ne l’envie pas. Que lui reste-t-il de son labeur ? De ses trente années de mariage ? De son dévouement ? Elle est seule, avec un mari grognon qui ne pense qu’à soigner ses petits bobos sous prétexte qu’il a passé quarante ans de sa vie dans une compagnie! En venir là ? J’aime mieux démissionner avant …

La présente constitue donc une démission en bonne et due forme. Et, pour la mettre en force immédiatement, j’ai décidé de m’offrir, pour fêter ça, une journée de congé. Vous trouverez donc, monsieur, la maison comme elle était à votre départ ce matin. Les enfants ont, malgré tout, déjeuné et, ensemble, nous sommes allés nous promener à la Ronde. Je veux que vous sachiez qu’il ne servirait à rien de tout laisser là en pensant que je vais rentrer à l’ouvrage : j’irai reconduire les enfants chez ma mère et je vais aller prendre quelques journées supplémentaires de repos quelque part.

Vous voudrez bien, donc, coucher les enfants ce soir. Chanter une berceuse à Pierrot. Le faire manger et aussi changer le bébé, après lui avoir fait faire son petit rot. N’oubliez pas : vous n’avez plus de chemises propres. Elles sont dans la laveuse, à la cave. Pour que la sécheuse fonctionne, il est nécessaire de fermer, de rouvrir puis de refermer à nouveau le couvercle : question d’habitude. Attention au grille-pain : il faut surveiller les tranches qui peuvent sortir carbonisées. La mère du petit voisin viendra vous voir durant la soirée : votre fils a donné un coup de poing à son petit garçon. D’autre part, il a perdu son vélo et il faudra faire le tour du quartier pour le retrouver. La compagnie de téléphone doit venir aussi, faire des modifications : ils appelleront avant de venir. Il vous faudra donc être ici et, pendant qu’ils seront là, avancer tous les meubles pour qu’ils puissent passer les fils. Si le bébé se réveille cette nuit, il faudra lui donner son biberon : vous devrez donc, monsieur, stériliser les bouteilles qui sont près du réfrigérateur.

Une nouvelle entente

Après ces quelques jours, je reviendrai en forme et j’espère reprendre mon poste. Nous allons cependant nous asseoir et négocier une entente : je suis même prête à accepter l’arbitrage d’un médiateur impartial. Je ne peux pas continuer à assumer toutes les tâches. D’autre part, pour ne pas négliger mon avancement personnel, j’ai envie de reprendre mon ancien métier d’institutrice : il faudra donc nécessairement trouver un nouveau terrain d’entente.

Le temps de l’esclavage est fini et il faut que les femmes prennent la place qui leur revient, que ce soit dans la maison ou dans la société. Je veux redevenir en premier lieu moi-même, puis la maîtresse de l’homme que j’aime, puis la mère de mes enfants. Et non pas la servante. Dans l’intimité, je désire prendre des initiatives, et non subir les " hommages ". Il faut que je sente que l’effort qui m’entoure soit égal. Je n’hésiterai pas à prolonger cette " grève " tant que mes revendications ne seront pas acceptées. Voilà pourquoi je prends quelques jours de congé : pour qu’il constate, " de visu " les " conditions de travail ". Pour qu’il remette en question ses conceptions sur la " sécurité d’emploi ".

Je suis la " femme " de mon époux. J’aimerais que celui-ci soit un peu plus " l’homme " de son épouse…

Simone Tremblay

P.S. : Il y a un souper, tout de même, à mettre au feu. Prenez cependant note que …. " les carottes sont cuites "…